La mer, una passion française
March 14th, 2008Nadia Khouri-Dagher
journaliste
La France, posée comme un immense isthme entre l’Europe du Nord et celle du Sud, et dotée du plus grand espace nautique européen, avec plus de 5 500 kilomètres de côtes, est naturellement tournée vers le monde maritime.
Si le lien organique entre le milieu maritime et la France a pu s’exprimer, aux siècles passés, en une flotte nombreuse de vaisseaux puissants, des comptoirs de commerce maritime sur tous les continents et de nombreux navigateurs partis explorer notre planète, tels Bougainville ou Dumont d’Urville, découvreur de l’Antarctique, cette relation entre la mer et le peuple de France prend aujourd’hui de multiples visages, moins spectaculaires mais toujours significatifs de l’amour des Français pour la mer.
Au cours des XIXe et XXe siècles, grâce aux progrès technologiques et aux avancĂ©es sociales, des millions de Français accèdent au monde de la mer. Le chemin de fer facilite le dĂ©placement vers les zones cĂ´tières, et les premiers bains de mer et stations balnĂ©aires - Le Touquet, Biarritz, Nice… - naissent au dĂ©but du xxe siècle. Mais si le Yacht Club de France est créé en 1867, les loisirs nautiques restent encore rĂ©servĂ©s aux amateurs aisĂ©s.
C’est l’institution des congés payés en 1936 qui va permettre à de nombreuses familles de goûter aux plaisirs de la mer. Mais la vraie ruée vers l’or bleu se situe dans les années 1950 à 1970. L’amélioration du niveau de vie des ménages, la généralisation de l’automobile et l’évolution des mœurs - les femmes peuvent se mettre en maillot de bain, alors qu’elles restaient habillées au xixe siècle - vont démocratiser les loisirs nautiques. Les côtes connaissent une explosion immobilière : hôtels, résidences de vacances, villas secondaires et restaurants se multiplient. Aujourd’hui, la mer reste la destination de vacances préférée de deux Français sur trois, et ils vont parfois la chercher à l’étranger.
Le succès des sports nautiques
Mais le signe le plus significatif de ces dernières décennies est l’engouement croissant de nos compatriotes pour les sports nautiques. Et d’abord pour la voile. À côté des Glénans - la plus célèbre école de voile en France -, des centaines de clubs de voile ont vu le jour partout sur le littoral, et les centres de vacances pour enfants ou adultes proposent des stages. En 2006, on estime à 4,5 millions le nombre de plaisanciers en France (voiliers et bateaux à moteur confondus) et, malgré la création et l’agrandissement des ports de plaisance, le temps d’attente d’une cale (place au port) peut s’élever à cinq ans, comme à La Baule ou à Saint-Malo (façade atlantique).
Les succès remportĂ©s par les sportifs français - Bernard Moitessier, Éric Tabarly, Florence Arthaud, les frères Perron, Isabelle Autissier, et tant d’autres - nourrissent Ă©galement cette passion populaire. ” Les victoires d’Éric Tabarly dans la Transat en 1964 et de Florence Arthaud dans la Route du Rhum en 1990 ont eu un impact extraordinaire, relève Sylvie David-RivĂ©rieulx, spĂ©cialiste passionnĂ©e de l’Histoire de la navigation en France et responsable de la communication du musĂ©e national de la Marine. Qu’un petit bout de femme, qui n’avait pas trente ans, gagne cette course en multicoque, loin devant les hommes, ça a beaucoup marquĂ© les esprits. “
Outre la voile, les Français s’adonnent désormais, en nombre croissant, à toute la panoplie des sports nautiques : Biarritz accueille chaque année un championnat mondial de surf ; Marseille est un centre internationalement réputé pour l’apprentissage de la plongée sous-marine ; la planche à voile, l’aviron et le kayak de mer comptent aussi des milliers de pratiquants, et quelques champions internationaux. Les retraités qui migrent vers la côte sont de plus en plus nombreux à acquérir un bateau à moteur, pour aller pêcher le bar. Et les cadres stressés se sont entichés ces dernières années de la thalassothérapie (voir Label France n° 54), moyen rapide, quoique coûteux, de se refaire une santé.
“La mer fait rĂŞver… “
L’attrait pour la mer peut ĂŞtre aussi culturel. Les grands rassemblements de voiliers et de navires anciens nĂ©s il y a une quinzaine d’annĂ©es, comme Ă Douarnenez, Ă Rouen, Ă Brest ou Ă Cannes, attirent des foules. Les aquariums gĂ©ants, comme ceux du Croisic, de Biarritz, ou, plus encore, de Boulogne-sur-Mer, avec son centre Nausicaä qui a reçu plus de 9 millions de visiteurs depuis sa crĂ©ation il y a quinze ans, offrent le frisson sans le risque, telle la rencontre avec un requin… derrière une vitre !
Mais, Ă l’heure oĂą la tĂ©lĂ©vision sert de pouls pour analyser les centres d’intĂ©rĂŞt des gens, le signe le plus Ă©clatant du goĂ»t des Français pour la mer est sa mĂ©diatisation. On se souvient de l’audience des Ă©missions de Cousteau ou du feuilleton Les Secrets de la mer Rouge, tirĂ© des rĂ©cits d’Henry de Monfreid. ” Il y a vingt ans, il n’y avait pas une camĂ©ra Ă bord dans les grandes courses. Aujourd’hui, le journal tĂ©lĂ©visĂ© du soir s’ouvre sur la Route du Rhum ou le VendĂ©e Globe “, commente Didier Ravon, rĂ©dacteur en chef de Voiles et voiliers.
” La tĂ©lĂ©vision a jouĂ© un rĂ´le Ă©norme pour dĂ©velopper l’intĂ©rĂŞt pour la mer en France. Un magazine comme Thalassa a jouĂ© un rĂ´le clĂ© “, estime pour sa part Sylvie David-RivĂ©rieulx. Il est vrai que cette Ă©mission, la plus populaire dans le pays, est regardĂ©e chaque semaine par plus de 4 millions de personnes. Si l’on demande Ă Georges Pernoud, son crĂ©ateur et prĂ©sentateur, comment il explique le succès de Thalassa, il rĂ©pond simplement : ” La mer fait rĂŞver… ” Mais il Ă©claire aussi, indirectement, le dĂ©sir que celle-ci fait naĂ®tre, en France mais Ă©galement ailleurs : ” Le monde de la mer est un monde oĂą les hommes sont passionnĂ©s, […] l’homme n’a pas de branchies ; donc il y a toujours une part de risque. ” Sans aucun doute, ce sont cette passion et ce sens du risque, souvent absents de la vie quotidienne de nos sociĂ©tĂ©s modernes, qui fascinent et attirent tant dans la mer…
Avec l’aimable autorisation de Label France
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